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AUGUSTE POULET-MALASSIS
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Biographie
Rédigée d’après Jean-Jacques Launay, auteur du catalogue de l’exposition de 1957 à Alençon.
Auguste Poulet-Malassis, éditeur engagé
Il y a 150 ans, tout un petit monde d’écrivains, d’artistes, de bohèmes affamés et bruyants débarquait à Alençon, s’installait sans gène chez Malassis. Des idylles se nouaient et l’imprimerie de la place d’Armes devenait, pour quelques jours, un curieux foyer littéraire.
Célèbre et pourtant méconnu, Auguste Poulet-Malassis fut toute sa vie lié à Baudelaire par une amitié exemplaire. L’écrivain eut toujours une place à part parmi ses auteurs ; le caractère difficile du poète, les irritantes questions d’argent ne purent altérer une amitié qui remontait peut-être à l’école des Chartes et que seule dénoua la mort de Baudelaire.
Lors de la parution des Fleurs du Mal, le Figaro mène la charge en condamnant par avance l’ouvrage, mais non sans rendre un hommage appuyé à son éditeur : « J’ai là le volume imprimé et publié par un nouveau venu qui semble prendre à tâche de prouver une fois de plus que tout métier est doublé d’un art. Cet éditeur, c’est M. Poulet-Malassis. Il a su retrouver toutes les coquetteries de la vieille typographie : les titres et les initiales en rouge, le papier blanc et collé, le caractère net, l’encre noire et limpide…. »
Auguste Poulet-Malassis, 1825-1878, héritier d’une dynastie d’imprimeurs et républicain engagé
Le nom de Malassis est depuis longtemps associé à l’imprimerie. On connaît par exemple les livres sortis à partir de 1603 des presses des Malassis de Rouen. Ils ont essaimé en Normandie et en Bretagne. L’histoire d’Auguste Poulet-Malassis est d’abord celle d’une dynastie d’imprimeurs établie depuis le début du XVIIe siècle, de Brest à Nantes, d’Evreux à Alençon.
Le 16 mars 1825, naît à Alençon Paul-Emmanuel-Auguste Poulet-Malassis, fils de Augustin-Jean-Zacharie Poulet-Malassis, imprimeur, et d’Adeline-Augustine Rouillon épousée trois ans auparavant. Il grandit à Alençon dans une fratrie de trois enfants, avant d’entamer l’Ecole des Chartes. Il développe très tôt un esprit libre et contestataire.
Malassis a été pris les armes à la main à la Révolution de 1848. Sauvé de l’exécution sommaire par Oudinot, un ami d’Alençon, l’homme est jeté dans les caves du fort d’Ivry puis transféré sur les pontons de Brest. Il en sera libéré début décembre et admis à réintégrer l’école des Chartes un an plus tard. Mûri par la déportation, désabusé par les événements, il fréquente davantage la bohème et les cafés littéraires que les salles d’études.
Sa vocation est précoce, on trouve trace de ses premiers faits d’édition engagée à 23 ans… Les gazettes prolifèrent après la Révolution de 1848. Avec quelques amis, dès 1848, Auguste Poulet-Malassis lance à Paris un journal : l’Aimable Faubourien, journal de la canaille, paraissant le jeudi et le dimanche, un journal
« vendu par la crapule et acheté par les honnêtes gens ». Parallèlement, à Alençon, il est l’éditeur du Journal d’Alençon et du département de l’Orne, feuille républicaine officielle et littéraire, d’annonces judiciaires, affiches et avis.
Son père meurt au printemps 1850. Sa mère sollicite le transfert en son nom des brevets d’imprimeur et de libraire. « Au nom du Peuple », ces brevets lui sont accordés le 30 avril 1850. Auguste, quant à lui, se traîne nonchalamment en queue de peloton à l’Ecole des Chartes. Sa famille le fait donc revenir à Alençon, où il s’initie à la marche de la maison familiale. Son beau-frère de Broise est associé à l’entreprise. Mme Veuve Poulet-Malassis se démet de ses brevets en faveur de son fils et de son gendre qui demandent en outre le rétablissement d’un atelier de lithographie. Le brevet d’imprimeur en lettres est accordé à Auguste Poulet-Malassis le 16 février 1855.
Sous une nouvelle raison sociale « Imprimerie Poulet-Malassis et de Broise », la maison a désormais sa marque : le caducée et sa devise Concordiae fructus, qui symbolisera l’association administrative, commerciale et technique de deux jeunes imprimeurs autant que la durable collaboration d’un éditeur et de ses auteurs. Au fronton de l’imprimerie alençonnaise de Broise et Poulet-Malassis, des mots sont gravés en lettres gothiques : « Tous ceulx qui ce seuil franchiront, bon accueil icy trouveront ».
L’aventure Poulet-Malassis commence.
Baudelaire et Auguste Poulet-Malassis, le poète maudit et son éditeur
Auguste Poulet-Malassis avait publié l’Aimable faubourien ; de son côté, Baudelaire avait mis son nom sur le Salut public. Le souvenir de leur aventure républicaine facilita le rapprochement des deux hommes qui se rencontrent au restaurant de la mère Perrain, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, au sein d’une fameuse bande parmi lesquels on trouve Chamfleury, Delvau ou le peintre Courbet.
Baudelaire connaît assez Malassis pour projeter de l’accompagner à Alençon en 1850 ; lui faire ses confidences, en mars 1852, et lui demander, dès 1853, de mettre à la poste « une somme quelconque » qui ne sera ni la première, ni la dernière...
Le 1er juin 1855, la Revue des deux mondes publie dix-huit pièces et cite pour la première fois le titre définitif de l’œuvre, Les Fleurs du Mal, trouvaille attribuée à Hippolyte Babou un soir d’inspiration au café Lamblin. Poulet-Malassis souhaite les publier en intégralité.
Le 30 décembre 1856, Charles Baudelaire vend à Auguste Poulet-Malassis et de Broise deux ouvrages ; les Fleurs du Mal et Bric à brac esthétique dont la livraison est prévue le 20 janvier.
Baudelaire remet son manuscrit le 4 février 1857 au correspondant parisien de Malassis.
L’éditeur dut alors s’armer de patience, les épreuves corrigées en témoignent. Méticuleux, scrupuleux, toujours inquiet, Baudelaire corrige, rature, supprime, ajoute. Ses angoisses ne sont pas que typographiques; Madame Bovary vient d’être poursuivie, il redoute un sort analogue pour ses poésies. L’édition originale est publiée à 3 francs, sur papier d’Angoulême, à 1100 exemplaires, titre rouge et noir sous couverture jaune et parait en juin 1857. Enregistré le 13, le livre fut mis en vente le 25 juin.
Un procès retentissant

Lire un extrait du Figaro du 5 juillet 1857
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Le 5 juillet, le Figaro dénonce l’immoralité du recueil. Le 7, la direction de la sûreté publique saisit le Parquet. Un inspecteur de la presse fait une visite au dépôt parisien de l’éditeur. Baudelaire alerte Malassis en ces termes « vite, cachez, mais cachez bien, toute l’édition ; vous devez avoir 900 exemplaires en feuilles… ne bavardez pas, n’effrayez pas Madame votre mère non plus que de Broise et venez vite… »
Le Procureur impérial requiert une information contre
« le sieur Baudelaire et les sieurs Poulet-Malassis et de Broise » (sic) ainsi que la saisie de tous les exemplaires.
Le 20 août, le procès s’ouvre à Paris devant la VIe chambre correctionnelle et le lendemain, 21 août, on publie les attendus du jugement. Ces derniers condamnent Baudelaire à 300 francs d’amende, Poulet-Malassis et de Broise à 100 francs d’amende chacun et ordonnent la suppression des pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80, 81 et 87 pour « offenses à la morale publique et aux bonnes mœurs » en l’absence de Malassis resté à Alençon, mais en présence du jeune De Broise, censé représenter favorablement la bourgeoisie alençonnaise que la justice impériale prétendait justement défendre.
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En exécution du jugement, les feuilles sont arrachées. Baudelaire reprochera cette « ridicule opération chirurgicale » avec une véhémence rentrée à son éditeur.En 1861, Auguste Poulet-Malassis publie une seconde édition des Fleurs du Mal, ornée d’un portrait de l’auteur dessiné et gravé par Félix Braquemond.
Un catalogue d’auteurs et d’éditions de premier plan, en littérature, mémoires, livres d’histoires…
« C’est de l’Orne aujourd’hui que nous vient la lumière » ainsi le Courrier de Paris du 16 avril 1857 salue-t-il l’apparition en librairie des ouvrages de la maison d’édition Auguste Poulet-Malassis et de Broise, deux éditeurs qui ont « l’amour de leur art et nous envoient d’Alençon de jolis petits livres aux titres rouges et noirs, aux fleurons et aux initiales de couleurs, imprimés en caractères de choix. … A les voir, ces volumes aimables qui tous méritent la reliure, on les prendrait pour des ressuscités de l’âge d’or de la typographie ».
S’il demeure dans l’histoire associé à l’édition des Fleurs du Mal, œuvre majeure, Auguste Poulet-Malassis compte d’autres auteurs phares à son catalogue. Citons Théophile Gautier dont il publie Emaux et Camées, Théodore de Banville, Odes Funambulesques, Jules Barbey d’Aurevilly, Alphonse Daudet, Jules et Edmond de Goncourt, Honoré de Balzac, Leconte de Lisle ou Sainte-Beuve.
D’autres auteurs très importants en leur temps sont aujourd’hui les "oubliés ou les dédaignés" de ce prestigieux catalogue. On trouve parmi eux Charles Asselineau, Hippolyte Babou, Jules Champfleury, Charles Monselet, Aurélien Scholl ou Alexandre Weill. Baudelaire aima à les caricaturer en quelques traits vifs de dessin à la plume (Champfleury ou Weill).
Une librairie qui étonne Paris, Auguste Poulet-Malassis libraire des bibliophiles
En 1860, Auguste Poulet-Malassis déménage sa librairie jusqu’alors située rue des Beaux-arts, à l’angle du passage Mirès et de la rue de Richelieu. La décoration future de ce nouvel établissement fait beaucoup parler; les peintres réalistes doivent y orner des plafonds et des fresques ; on cite les noms de Courbet, d’Amant Gautier et d’autres.
Pour Auguste Poulet-Malassis, être « éditeur à Alençon, c’est, passez-moi l’expression, éditer dans un tiroir de commode et notre production nous commandait de faire un nouvel effort ».
Cette nouvelle aventure signe la séparation économique d’Auguste Poulet-Malassis avec son beau frère De Broise, qui, après tous les avatars liés aux fréquentations compromettantes de Malassis et aux peines et condamnations régulières, reprend sa liberté. Leur société commune est dissoute, de Broise conserve les trois brevets d’imprimeur. En compensation, Auguste Poulet-Malassis reçoit le brevet de libraire à Paris. Le bureau de l’imprimerie et librairie du Ministère de l’Intérieur note alors que « le postulant a été transporté à la suite des événements de juin 1848, mais gracié en janvier suivant, il a considérablement modifié, depuis cette époque, ses opinions politiques et a même dirigé à Alençon un journal dévoué au Gouvernement impérial….. Le sieur Poulet-Malassis a encore, il est vrai, été condamné à un mois de prison et à 500 francs d’amende pour complicité de diffamation, mais à part cette condamnation et cette transportation, il n’a donné lieu à aucune remarque défavorable ».
Chronique d’une chute annoncée
Tandis que de Broise entreprend de sauver l’imprimerie familiale à Alençon, Malassis court à sa perte à Paris. Jamais ses projets n’ont été si vastes, les éditions si nombreuses.
La faillite le guette et le 12 novembre 1862, Auguste Poulet-Malassis est arrêté sur la plainte de l’éditeur Poupart-Davyl et emprisonné pour dettes. Baudelaire lui fait une visite agitée. Ses auteurs tentent de le voir mais l’homme est un adversaire du régime, on le traite avec la plus grande rigueur, il est quasiment mis au secret.
Libéré puis jugé en avril 1863, il est condamné simplement pour négligence dans la tenue de ses livres et condamné à un mois de prison.
Dans le malheur, aucun de ses auteurs, de ses amis des arts et des lettres n’a cherché à déserter, bien au contraire. Ils « assistaient en masse à mon jugement. Sainte-Beuve et Th. Gautier entre autres se sont constamment déclarés intéressés à une solution honorable de mon procès ».
L’éditeur, dans sa prison de l’Empire, est couronné par les maîtres de la Critique, de la Poésie, du Réalisme et de la Bohème de son temps.
L’exil à Bruxelles, éditeur in partibus
En avril 1864, Auguste Poulet-Malassis, ruiné, cherche refuge en Belgique, rejoint moins de 15 jours plus tard par son ami indéfectible Baudelaire. « Je continuerai à être éditeur » écrit-il à Léon de la Sicotière, « mais in partibus ».
Remis à la tâche, il partage son activité entre la propagande anti-impérialiste et l’édition clandestine des œuvres légères de son temps ou de jadis.
Il travaille sur ces éditions libertines avec Rops, le graveur qu’il a découvert et renouvelle spectaculairement un genre prisé des bibliophiles avertis.
Baudelaire écrit à Sainte-Beuve que Malassis corrige ces livres badins « avec la même religion qu’il aurait mise au service de Bossuet » et Baudelaire écrit encore « à propos de Malassis, je vous dirai que je suis émerveillé de son courage, de son activité et de son incorrigible gaieté »…
Il publie à Amsterdam Les épaves de Baudelaire, illustrées par une eau-forte frontispice remarquable de Félicien Rops dont il note que « l’auteur sera avisé de cette publication en même temps que les deux cent soixante lecteurs probables qui figurent à peu près -pour son éditeur bénévole- le public littéraire en France, depuis que les bêtes ont décidément usurpé la parole sur les hommes ».
Auguste Poulet-Malassis se marie sur le tard
Il rencontre à Bruxelles puis épouse 7 ans plus tard, le 16 mais 1870, à 45 ans une demoiselle Daum dont il vante joliment les qualités à son ami Tourneux : « j’épouse Mlle Françoise Daum, alsacienne, annexée depuis presque deux siècles en ses ascendants, sentiments français, accent germanique malgré tout… ni jolie, ni laide, ayant l’air plus jeune que son âge, très gaie…. Sans esprit mais de la plus aimable humeur,…. avenante pour moi et mes amis mêmement, sans lettres et qui sait l’orthographe comme un Dictionnaire sans que je puisse m’expliquer pourquoi. Aptitudes culinaires hors ligne… »
Son témoin est le graveur Félicien Rops.
Ils ne laisseront pas de descendance.
Ruiné et malade, il décède encore jeune, à Paris
En 1878, il publie la correspondance de Madame de Pompadour avec son père et son frère, dernier travail avant son décès.
Depuis son retour de Belgique, sa santé ne cesse de s’altérer. Des séjours à la campagne, à Loches ou à Alençon (à Saint-Céneri il loue pour les mois d’été une petite maison où il reçoit ses amis) n’apportent qu’un mieux-être passager.
Auguste Poulet-Malassis ne se fait aucune illusion ; « j’ai l’Etna sur la poitrine, comme un Titan ».
Il demande à son ami Tourneux « gardez ce mot. Si je décède… vous le joindrez à un exemplaire des Lettres de Mme Pompadour avec quelque bonne observation : il avait gardé sa liberté d’esprit et écrivait encore d’une main ferme ».
Il décède le 11 février 1878 en son domicile parisien de la rue de Grenelle, à l’âge de 54 ans.
Un amoureux des livres, collectionneur averti
Erudit, artiste, éditeur audacieux contestataire et risque tout, Il fut aussi un collectionneur fervent. Son sceau en témoigne ; d’abord un triangle marqué au sommet de ses initiales, ensuite un ex-libris triomphant :
« je l’ai » ! Cri du cœur du véritable collectionneur.
La première pensée des amis de Malassis est de faire son catalogue « nous devons tâcher de faire quelque chose qui fasse honneur à la mémoire de notre ami ». « Mr de La Sicotière se chargera d’une notice biographique, Bracquemond gravera un portrait tandis que le catalogue ne coûtera rien à imprimer, Mr De Broise, d’Alençon, s’en charge ».
La vente de sa bibliothèque, portraits, dessins et autographes a lieu, pendant 4 jours, en juillet 1878 à Drouot.
Parmi les pièces, un dossier comprenant pas moins de 141 lettres de Baudelaire. L’exemplaire des Fleurs du Mal, enrichi d’une lettre et d’un billet de Baudelaire, du fac-similé sur Chine de la première dédicace à Théophile Gautier, des variantes autographes de plusieurs pièces, atteint 215 francs.
Asselineau notait en son temps : « Il y a aujourd’hui des collectionneurs d’éditions Malassis, qui perdent le sommeil pour une plaquette qui leur manque ».
Les éditions Poulet-Malassis sont désormais le Graal des bibliophiles.

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